Nouvel An chez les Miaos

C’est le calme avant la tempête. Il règne une certaine agitation sourde, une étrange fébrilité dans le village de Wudong, au coeur du Guizhou. Au bord des rizières, le souffle se matérialise en un nuage evanescent. Le mercure, qui frôle les 5 degrés au petit matin, grimpe lentement les échelons. Quelques villageois pressent le pas, vaquant à de mystérieuses occupations. Au loin, on entend le cri de deux gros cochons dont le sort est scellé. Aujourd’hui, commencent les célébrations du Nouvel An miao à Wudong. Et après un séjour paisible, nous avons la chance inouïe de célébrer auprès des quelque cent familles du village.

*** Avertissement : les images de boucherie pourraient être choquantes pour certains (première partie seulement) ***

Près d’un grand bâtiment de béton qui tranche avec les maisons de bois, des hommes ont déposé deux énormes bêtes sur des blocs. Des cris déchirants retentissent et s’élèvent dans la brume. Un à un, les animaux sont immobilisés pendant que la lame leur perce la jugulaire avec précision. Le sang grenat jaillit, les animaux tressaillent, puis gisent, immobiles. Nous assistons à leur mort. C’est une réalité difficile, crue, mais le geste est bref, précis, conséquent et sans hypocrisie. 

On ébouillante les carcasses pour attendrir la peau, puis on rase les poils noirs en la raclant, avant de la flamber au chalumeau. La scène est marquante, saisissante. Rien n’est perdu; chaque partie est manipulée avec soin. Les quartiers de viande sont savamment découpés, puis pesés. La récolte du riz étant terminée, le Nouvel An est l’occasion pour les villageois de faire boucherie. Idéologie communiste oblige, tout bien commun est noté et partagé équitablement. 

À l’auberge, notre hôtesse est dans la préparation jusqu’aux coudes. Avec une aide venue l’épauler, elle concocte des plats pour ce qui semble être une armée dans son énorme cuisine. Plusieurs tables sont dressées dans les pièces que nous étions seuls à occuper il y a quelques heures à peine. On attend manifestement plusieurs convives pour le repas. 

Depuis la grand-place, nous suivons les retardataires, qui se dirigent vers l’entrée du village. Tous et toutes prennent place devant le pont embrumé, comme dans une chorégraphie maintes fois répétée. Nous remontons le courant de cette longue procession. Au bout, une petite foule se masse à l’entrée du village, attendant le signal pour intégrer ce tableau vivant. Tout le monde est prêt. Quelques villageois que nous avons croisés aux champs dans les derniers jours nous gratifient d’un sourire, en signe de complicité et de curiosité.

Au moment venu, les visiteurs suivent la ligne, une table à la fois. On leur passe au cou un long brin de laine fini par deux oeufs durs, teints en rose, qui représentent la bonne fortune (enfin, je crois). Margot se retrouve d’ailleurs avec une belle collection en un rien de temps, et décide d’en manger deux ou trois. Les jeunes femmes, parées de leurs habits traditionnels colorés, interceptent les visiteurs en leur tendant une coupelle d’alcool de riz cuit avec insistance. Sur leur tête, elles portent une gros chignon qu’elles attachent avec une pince d’argent et qu’elles ornent d’une grosse fleur rose. Aussi surprenant que ça puisse paraître, cette très longue mèche entortillée est constituée de laine et des cheveux de leurs aïeules disparues. Elles portent ainsi le poids des générations passées honorant la longue lignée des femmes qui les ont précédées.

Les visiteurs débouchent sur une haie d’honneur formée des femmes et hommes âgés. Des joueurs de lushengs accompagnent le passage sur le pont, vers la place centrale. Les festivités s’y poursuivent avec des chants et des danses, où les femmes représentant trois groupes d’âges se côtoient et défilent en cercles concentriques. Leur ronde ainsi formée est encerclée par les visiteurs, les hommes et les matriarches, qui forment le quatrième groupe d’âge. Le moment est fort en émotions et l’atmosphère, à la fois solennelle et festive.

Nous sommes les seuls Occidentaux. Par moments, nous volons quelque peu la vedette en devenant le centre de l’attention. À un point tel que nous nous retrouvons, Margot, dans le porte-bébé, et moi, au centre d’une foule de visiteurs et de femmes coiffées d’une fleur rose, sous une volée de cliquetis de flashs, comme si nous nous pavanions sur la croisette à Cannes. Quelle scène surréaliste! Et quelques instants plus tard, une chanteuse locale à la voix surprenante conclut en s’adressant directement à nous dans un anglais improbable, pour nous remercier d’être venus visiter leur village. Je ne pourrai jamais leur exprimer l’étendue de ma reconnaissance. 

Pendant ce temps, pour les deux aînés du trio de loupiots, les célébrations colorées d’une communauté minoritaire et millénaire ne font franchement pas le poids devant les armes de plastique apportées par les nouveaux amis. L’attrait est d’autant plus grand que ces jouets sont strictement interdits chez nous. Les festivités se déroulent donc avec, en toile de fond, une ribambelle de préadolescents dans le rôle des tireurs embusqués. C’est une forme d’échange culturel aussi, j’imagine…

Tous les villageois et les visiteurs s’attroupent ensuite autour de trois énormes mortiers en bois. Tour à tour, des hommes pilent du riz gluant chaud à l’aide d’un gros maillet de bois. Nicolas et Julien mettent l’épaule à la roue et manient eux aussi le maillet (Nicolas réussit d’ailleurs à fendre le mortier…). Le riz est réduit en une pâte homogène, dont chacun prend une bonne quantité pour la manger sur-le-champ. Des femmes mélangent ensuite la pâte avec du jaune d’oeuf et la façonnent en grosses boules. Peut-être est-ce ainsi qu’on célèbre l’importance de la communauté dans le récolte du riz?

Les peuples miao (ou Hmong) auraient précédé les Hans sur le territoire de la Chine d’aujourd’hui. Ces derniers auraient largement puisé dans les connaissances de cette communauté minoritaire. D’ailleurs, à l’origine, le Nouvel An chinois était celui des Miaos. Les Hans auraient par la suite voulu affirmer leur caractère unique en déplaçant la fête en janvier et février, selon les années. Pour nous, le temps est venu de remercier nos hôtes, de dire adieu aux amis et de continuer notre route le coeur gonflé de reconnaissance d’avoir pu assister, et même participer à ces célébrations hors du commun.

3 commentaires

  1. […] Ici, le temps semble s’être arrêté. Mis à part l’électricité et le WiFi qui ont maintenant fait leur apparition, ainsi que la route goudronnée qui se rend maintenant aux portes du village, rien n’a dû changer au cours des siècles. Ce petit paradis luxuriant a jusqu’ici été épargné par le tourisme de masse. Mais cette relative quiétude risque d’être de courte durée, puisque la construction d’importantes infrastructures semble être en cours tout près. Bientôt, les autobus viendront. Mais en attendant, ce séjour de quelques jours à Wudong est pour nous un véritable succès. Nous étions déjà ravis de notre aventure et de l’ouverture avec laquelle les gens partagent avec nous leur mode de vie. C’était sans savoir ce qui nous attendait la dernière journée! […]

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