Wudong, village du Guizhou

Le taxi nous dépose sur la route. Derrière un épais voile d’humidité, nous discernons à peine une énorme maison en bois. Des voix s’en échappent dans une langue aux accents poivrés. Les rizières récoltées sont baignées d’une atmosphère onirique. Nous arrivons au village de Wudong avec la conviction intime que nous entrons dans un autre monde.

Le panorama est spectaculaire et semble en parfaite harmonie avec la nature environnante. Parmi les quelques maisons du hameau perché à 1300 m d’altitude sur les flancs de Leigongshan (rien de moins que la Montagne de Sire Tonnerre), bancs de brume et nuages s’engouffrent et enveloppent tout à une vitesse ahurissante. Nous cherchons sans succès une maison apparaissant sur une photo fournie par un guide à Kaili. Une dame, palanche au dos, interrompt sa besogne pour nous accueillir d’un sourire interrogateur. Nicolas lui tend le bout de papier sur lequel est écrit le nom de notre logeuse en chinois. Un coup de téléphone, puis cette dernière nous rejoint et nous guide à bon port et déjà, nous demande si nous voulons manger d’un signe de la main. Il fait bon près du poêle sous la table chauffante. Après un moment, sont déposées devant nous quantités de nourriture délicieuse. Nous hasardons un timide «Pu Fu Mu», en guise de remerciement, le seul mot miao que nous avons appris. Il faut dire que les applications de traduction nous sont d’aucune utilité, puisque la langue n’a pas de forme écrite. La communication n’est pas simple, mais l’expérience est riche.

À cette altitude, au coeur du mois de novembre, il fait froid et humide. Les maisons ne sont pourtant pas dotées de chauffage. Par chance, les matelas sont recouverts d’une couverture chauffante. De plus, nous sommes bien contents d’avoir acheté des manteaux aux enfants à Chengdu. Il y a tant à explorer dans le village que nos journées sont bien remplies. De petits sentiers conduisent entre les maisons de bois sculpté, qui abritent des scènes de la vie quotidienne, des bambins qui jouent dans les petites cours sous l’oeil bienveillant des papis qui enchaînent les cigarettes, des cuisines où l’on apprête les légumes frais récoltés quelques minutes auparavant, des greniers de produits secs, des enclos d’animaux de ferme. Près du point le plus haut, deux arbres veillent sur le village.

Les enfants du village reviennent de l’école en une petite colonne humaine, avant de se disperser entre les sentiers brumeux qui mènent à leurs chaumières, où ils se réchaufferont. Avant tout, ils passent au centre du village, par la grand-place, où flotte un drapeau de la Chine. Ils font halte à l’un des deux petits dépanneurs pour acheter leur collation.

Nous découvrons chaque jour de nouvelles rizières inondées. Elles sont par centaines dans toutes les directions. Les récoltent ont déjà eu lieu. La paille de riz a été regroupée en petites tentes. Les Miaos sont de redoutables cultivateurs et de véritables experts de l’irrigation. Sur ce territoire escarpé, chaque coin et recoin est exploité pour la culture du riz ou des nombreux légumes que l’on fait pousser avec soin en assurant l’irrigation et le drainage adéquat du sol. Fascinant!

Un soir, nous retrouvons notre hôtesse les pieds chaussés de longues bottes, dans la rizière qui jouxte l’auberge. Elle agite un panier au fond percé, observe s’il y a du mouvement, puis le déplace. En un rien de temps, elle attrape quelques poissons à main nue. Les garçons ne se peuvent plus et sont au comble de l’excitation et de l’admiration.

Un jour, en fin de journée, nous remarquons que les femmes ont revêtu leur costume et leur coiffe traditionnelle. Nous les suivons jusqu’à la place centrale où semble se concentrer l’effervescence. Elles entrent et sortent des locaux sous l’enseigne frappée de la faucille et du marteau maoïstes, un rappel que chacun doit contribuer à l’effort commun. Qu’est-ce qu’elles y font? Nous n’en savons rien, mais notre présence ne semble en rien les vexer. Au contraire.

Notre hôtesse accepte de nous accompagner pour cueillir le thé. Le village et les environs sont réputés pour les feuilles de camellia sinensis qui sont cultivées à flanc de montagne, à l’altitude optimale. Au retour, elle déterre trois énormes daïkons dans un potager. Nous les reverrons évidemment sur la table dans les jours suivants.

Les garçons nous demandent de pêcher. Notre hôtesse leur fournit du fil et des hameçons. Son fils et des amis du village se mettent de la partie. Pas de chance, ça ne mord pas. Puis nos loupiots se décident à demander s’ils peuvent tenter leur chance avec le panier. Oui? Les voilà enfoncés jusqu’aux genoux dans la rizière glacée et marécageuse, agitant à leur tour le panier sans fond. L’espoir fait vivre, se dit-on… Mais coup de théâtre, Raphaël parvient à en emprisonner un dans le panier et à le pêcher de ses blanches mains! Alors là, l’expérience est pour le moins inusité et sans pareille!

Ce soir-là, notre hôtesse se joint à nous pour manger le fruit de la pêche (elle a elle-même attrapé cinq poissons de plus). Elle nous offre de l’alcool de riz, que nous savons brutal. Nous ne parlons pas la même langue, mais l’alcool fait des miracles. Quelques petits verres se transforment en plusieurs. Ce qui arrive dans le Guizhou reste dans le Guizhou…

L’avant dernier jour, un petit groupe de touristes chinois arrive à l’auberge, que nous avions jusqu’ici pour nous seuls. Ils sont très sympathiques, et ils nous invitent à nous joindre à eux pour le repas du soir, puis pour le petit déjeuner. Ils viennent de Guiyang et voyagent avec famille et amis : une prof d’anglais, un lecteur de nouvelles, un joueur de hautbois. On goûte poliment à leur whisky chinois haut de gamme, très parfumé, mais en petite quantité (nous cuvons toujours nos abus de l’avant-veille). Les garçons s’amusent bien avec les leurs.

Ici, le temps semble s’être arrêté. Mis à part l’électricité et le WiFi qui ont maintenant fait leur apparition, ainsi que la route goudronnée qui se rend maintenant aux portes du village, rien n’a dû changer au cours des siècles. Ce petit paradis luxuriant a jusqu’ici été épargné par le tourisme de masse. Mais cette relative quiétude risque d’être de courte durée, puisque la construction d’importantes infrastructures semble être en cours tout près. Bientôt, les autobus viendront. Mais en attendant, ce séjour de quelques jours à Wudong est pour nous un véritable succès. Nous étions déjà ravis de notre aventure et de l’ouverture avec laquelle les gens partagent avec nous leur mode de vie. C’était sans savoir ce qui nous attendait la dernière journée!

À suivre…

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Pour s’y rendre : Ce n’est pas tout simple, mais pas infaisable. Au moment d’écrire ce billet, aucun transport en commun ne se rendait à Wudong. Certains voyageurs de passage s’y rendent quelques heures dans le cadre d’une visite guidée. Nous nous y sommes rendus de manière indépendante, en taxi, depuis Kaili. Tous les chauffeurs ne savent pas forcément comment s’y rendre.

Ressource : Billy Zhang, qui a établi son quartier général au bureau du CITS de Kaili, est d’excellent conseil. Il fait partie de la communauté miao et guide les voyageurs dans les coins reculés du Guizhou. Il s’est chargé de nous trouver de l’hébergement moyennant une petite contribution.

 

4 commentaires

  1. Merci pour votre blog. Je suis arrivé ce matin à wudong, c’est magnifique! Ce n’est pas le nouvel an Miao pour nous mais la fête des morts, alors c’est aussi animé 🙂 merci

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